Conception et corps féminin selon Hildegarde de Bingen

Laurence Moulinier

Hildegarde a laissé une œuvre multiforme qui a retenu depuis longtemps l’attention des spécialistes des études féminines, voire féministes. C’est à bon droit en tout cas que sa médecine, et la part à la fois importante et originale qu’elle y fait au corps féminin, ont suscité maint commentaire.

La femme et son corps, en tant qu’origine de la vie, sont en effet très présents en divers endroits de son œuvre, et si certaines écrivaient à Hildegarde pour qu’elle les libère d’un flux de sang, par exemple, c’est qu’elle était créditée d’une compréhension particulière de leurs maux, y compris physiques. Le traité médical qui lui est attribué, Cause et cure, se distingue de fait par l’attention accordée à la description du corps de la femme, à sa spécificité, à ses maladies, comme à l’accouchement et à ses douleurs. Nous tâcherons
donc ici, étant donné l’espace qui nous est imparti, de rappeler en quoi les vues de la nonne à propos du corps féminin et de la conception tout à la fois s’inscrivent dans une tradition, mais aussi s’en démarquent: dans le cas de Hildegarde, la question des sources reçoit en effet rarement des réponses entièrement convaincantes et ce qui distingue sa pensée en la matière est une originalité irréductible.

Or par ce qui est dit en particulier de l’enfantement à un âge avancé, le Cause et cure offre aussi de quoi nourrir la réflexion actuelle, en des temps où les limites de la procréation ont certes pu être repoussées par la médecine, mais où le désir d’enfant de la femme mûre est toujours exposé à des critiques au nom des lois de la nature, alors qu’il n’en est rien pour l’engendrement tardif au masculin.

Rappelons tout d’abord que, si Cause et cure est un ouvrage composite, une compilation manifestement née en plusieurs étapes, l’arrière-plan médical est indiscutable; et bien qu’il ne cite aucune source, ce traité a plus d’un lien avec la littérature médicale antérieure ou contemporaine, notamment avec la littérature salernitaine et la “nouvelle science” introduite en Occident par l’intermédiaire des traductions de l’arabe. Le Cause et cure porte une grande
attention aux maux du corps féminin, et des points de rencontre avec les écrits composant le Trotula, premier traité gynécologique de l’Occident médiéval latin, se laissent ainsi déceler –que le Trotula ait fait l’objet d’une connaissance directe ou médiate, par exemple un compendium comme le De egritudinum curatione, réalisé dans la deuxième moitié du XIIe siècle, qui en transmettait une bonne partie.

Le Cause et cure renvoie aussi l’écho des traductions dues à Constantin l’Africain à la fin du XIe siècle, dont la présence dans l’aire germanique est attestée au siècle suivant. Le Pantegni, en particulier, oeuvre d’Ali ibn al-Abbas al-Magusi (Haly Abbas des Latins), connut une large diffusion; récemment, un nouvel éclairage a été projeté sur l’histoire de sa transmission, et l’on sait notamment que vers 1140, à Hildesheim, le moine Northungus en connaissait une nouvelle version, réalisée par Étienne d’Antioche; de fait, Peter Dronke estime que Hildegarde elle-même a pu étudier la partie théorique du Pantegni dans les années 1150.

Rien de très étonnant donc, que le Cause et cure aussi en renvoie l’écho en plusieurs endroits, à propos de la bile, de l’influence des vents sur les complexions, du traitement de l’épilepsie, du cerveau ou du crâne, notamment féminin. Mais le Pantegni n’est pas la seule traduction constantinienne dont on relève des traces: de nombreux passages sur la génération pourraient être redevables au De coitu, à commencer par ce qui est dit du sperme, sans parler de l’accent porté sur la sexualité et ses effets sur les différents types humains, ou encore de l’exposé sur les rapports entre force du sperme et amour des parents dans la détermination du caractère de l’enfant à naître, qui rappelle le De coitu.

DOI: https://doi.org/10.13128/SDD-2012

Read Full Text: https://oaj.fupress.net/index.php/sdd/article/view/2423

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