Dispositifs et normativité

Nicolas Dodier

Janine Barbot

La notion de dispositif occupe une place importante dans la sociologie pragmatique. Il est aujourd’hui intéressant d’en discuter l’usage, au carrefour avec les autres courants de recherche qui ont également tiré parti, depuis les années 1970, du caractère heuristique de cette notion : approches foucaldiennes ; approches matérielles-sémiotiques ; étude des interactions avec les artefacts depuis l’ethnométhodologie, l’analyse de conversation et la cognition située. S’appuyant sur cette discussion critique, l’article propose, en définissant comme objet d’étude les processus de valuation autour des dispositifs, une approche sociologique de la normativité, que nous illustrons à partir d’une enquête sur l’audience pénale.

LE CONCEPT DE DISPOSITIF DANS LES SCIENCES SOCIALES

Les approches en termes de dispositif ont en commun de mettre l’ac-cent sur l’hétérogénéité ontologique des éléments dont est constitué chacun d’entre eux. Elles s’inscrivent dans l’émergence d’une préoccupation pour l’hétérogénéité, caractéristique d’une partie des sciences sociales à partir de la fin des années 1970 (Dodier et Stavrianakis, 2018). Quatre approches peuvent être distinguées. Pour Michel Foucault un dispositif, tel par exemple le « dispositif de sexualité », prend forme à l’échelle d’une société et pour une période historique (Foucault, 1980). Il est formé d’un ensemble de théories, de techniques, d’architectures, d’instruments, de mots, de formes de calcul, etc. L’usage du « etc. » est ici particulièrement approprié, car la liste des ingrédients qui peuvent composer un dispositif foucaldien est par principe très ouverte et ajustée à chacun d’entre eux. La nature des contraintes exercées par le dispositif sur chaque individu varie également d’un dispositif à un autre.

Mais au-delà de cette diversité, c’est toujours un « savoir-pouvoir » qui s’exerce. Le dispositif est par ail-leurs une réalité très englobante. Il dicte pour chaque individu les mots et les instruments qui permettent de faire référence à une réalité, il dicte la nature de ce qui lui semble faire problème, il fournit les bases de calcul pour agir sur les choses, il oriente ce sur quoi portent les conflits ainsi que la manière de les résoudre. Un dispositif est par ailleurs une réalité qui possède une finalité. Le chercheur doit donc en découvrir la « fonction straté-gique dominante ». Dans cette perspective, c’est le chercheur qui a la capacité de voir le dispositif, d’en faire la généalogie, et d’en dévoiler la fonction, plutôt que les individus qui y sont plongés. Cela dit, le chercheur ne peut élaborer un savoir sur les dispositifs qu’à l’intérieur du dispositif dans lequel il est lui-même plongé. Le déploiement des approches matériellessémiotiques depuis les années 1980 est ancré dans l’étude des sciences et techniques (Law, 2009).

Les dispositifs y occupent également une place importante, sous la forme notamment des « dispositifs d’intéressement » dans la théorie de l’acteur-réseau. Ces dispositifs regroupent l’ensemble des outils et des processus qui permettent de traduire les intérêts des actants, aussi bien humains que non humains, afin de faire tenir, de consolider ou d’étendre les réseaux socio-techniques. Traduire des intérêts signifie tout à la fois les identifier, les représenter et les déplacer, de telle sorte qu’ils se retrouvent converger avec d’autres intérêts. Plutôt que de parler de contrainte, la théorie de l’acteur-réseau préfère parler d’alignement des intérêts, et envisage des degrés d’alignement plus ou moins forts selon le type de réseau. La composition d’un dispositif d’intéressement est, comme dans le cas des dispositifs foucaldiens, très ouverte. Elle dépend en effet de la nature des forces (multiples, imprévisibles, irréductibles les unes aux autres), qui font tenir chaque réseau. L’étude d’un dispositif d’intéresse-ment s’inscrit généralement dans le récit d’une innovation. L’analyse n’est pas destinée à documenter, comme chez Foucault, des transformations d’ordre historique, mais à élargir ou exemplifier une théorie générale de l’innovation scientifique.

L’approche est particulière-ment large quant aux ordres de réalité que les sciences sociales peuvent embrasser. Il ne s’agit en effet rien de moins que de rendre visible l’ensemble des processus de traduction déployés par les dispositifs d’intéressement, et être pour cela attentif à toutes les forces (physiques, chimiques, biologiques, sociales, psychologiques, éco-nomiques, etc.), qui génèrent et déplacent les intérêts des actants en présence. Dans l’extension des approches matérielles-sémiotiques à d’autres domaines que les sciences et les techniques, la fonction des dispositifs (autres que les dispositifs d’intéressement) est également retenue comme essentielle, par exemple pour faire fonctionner des marchés (Callon et Muniesa, 2003), pour élaborer des jugements de droit (Latour 2002), ou pour exercer la médecine (Mol 2002).

DOI: https://doi.org/10.36253/smp-13005

Read Full Text: https://oajournals.fupress.net/index.php/smp/article/view/13005

The University of Florence is an important and influential centre for research and higher training in Italy

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